Comment dit-on « Amour » et « Paix » ?

Comment dit-on « Amour » et « Paix » ?

   

 

Interpellée par la question de l’universalité de l’Art et de la nature humaine, l’artiste et pédagogue ­musicale Nicole Coppey, fondatrice de l’Ecole « Un, Deux, Trois, ­Musiques... » à Sion, exprime ici la démarche qui a accompagné ce projet

 

Nicole Coppey

 

A la base, l’idée a été de dépasser une simple « interprétation » d’œuvres, et de les mettre au service d’un concept, pour en faire la matière première d’une nouvelle œuvre, recréée de façon plus globale. Cette réalisation a donc été pensée autour d’un thème, en l’occurrence celui de l’Amour et de son lien essentiel qu’il entretient avec l’humain, avec l’humanité, lui donnant toute sa raison d’être. Puis nous avons étendu ce thème de l’Amour, en l’unissant à celui de la Paix, car il ne peut y avoir de Paix s’il n’y a pas d’Amour. Pour magnifier cette union, nous avons trouvé beau de choisir non seulement des œuvres musicales, mais également des pièces poétiques, car la belle œuvre poétique élève l’Âme, liant entre eux des arts comme la musique, le chant et la poésie…
Nous avons cherché à saisir la relation entre ces deux thèmes, en les déclinant dans différentes cultures. Pour cela, nous sommes remontées aux sources, en empruntant la porte du langage, véritable miroir révélateur et natte nourricière des civilisations. Nous avons voulu aller entendre directement au cœur de la culture, comment l’Amour et la Paix sonnent, résonnent, raisonnent et parlent aux peuples, dans leur langue propre. Pour nous approcher de leur nature, nous avons demandé à des personnes de la langue de chaque pays de nous aider à prononcer, à lire, à parler. Quoi de mieux en effet que d’essayer de parler la langue du peuple pour comprendre et sentir l’intensité d’un mot… de ce mot-là… qui signifie ceci dans cette culture et autre chose dans une autre, en soi sentir le processus de la communication par l’écoute, la compréhension et la transmission à l’autre ? Démarche éminemment relationnelle aussi, entrant en contact avec des personnes si différentes dans leurs références culturelles, mais si semblables dans leur humanité. Ces moments d’échanges, parties intégrantes de l’approche heuristique, ont constitué des éléments intenses du projet, tout comme la recherche sous-jacente. Celle-ci consista à collecter des données musicales et ethnologiques et révéla une dimension sociologique faisant appel à l’intelligence, la perception, le langage, le raisonnement ainsi qu’un aspect scientifique. Une fois terminée, cette démarche me fait d’ailleurs de plus en plus penser à Kodály, ethnomusicologue et pédagogue hongrois, mettant en relation musique et société, ou encore pédagogie et sciences cognitives, pour en forger une véritable image sociologique.

 

Accompagner dans le quotidien


Autre point fort de notre concept, le chant interprété par une voix d’enfant, dans toute son authenticité et sa pureté. Ce chant, parlant de l’Amour et de ses souffrances dans la Paix, ouvre à une mystique plus intense, engendrée dans la complémentarité de l’Amour et de la Paix.
C’est finalement sous la forme d’un CD que ce concept original a pris forme. L’émotion de l’instant, du concert, du live est importante, car authentique et j’y tiens beaucoup, mais le support du disque enregistré permet une perméabilité beaucoup plus profonde, accompagnant les auditeurs dans leur quotidien, dans ces instants anodins qui tissent le drapé de nos vies et constituent de ce fait le support profond de notre humanité. Instants figés sur un support appelés à vivre au-delà du présent, à perdurer dans le changement environnant, comme des îles au milieu des flots du temps.
Sur ce disque, on trouve de belles pièces du répertoire romantique, interprétées par deux jeunes musiciens valaisans et par un pianiste tchèque à la carrière internationale. Puis, lentement, la musique s’entrelace subtilement avec un cheminement poétique. Les sentiments s’habillent de mots, s’expriment en phrases, rebondissent en sonorités issues de diverses cultures et déclamés dans leur langue d’origine. Mettre des mots sur les sentiments, c’est un peu trahir leur nature profondément intime. Pourtant, le sens artistique des grands poètes a permis de les nommer, pour qu’ils puissent s’extraire de l’isolation intérieure et porter à l’oreille et au cœur de l’autre tout ce qu’ils sont, tout ce qu’ils représentent. Premiers échanges indispensables à l’Amour et à la Paix, les paroles véhiculent les joies, les peines, les angoisses et les espérances. Révélatrices de chaque langue et de chaque culture, elles s’expriment toutes dans des sonorités et des dynamiques propres. Mais au-delà de leurs consonances, elles sont toutes l’émanation de la racine commune à notre humanité et aident chacun à comprendre l’autre.
Autre aspect pédagogique de ce concept : la réunion d’âges forts différents, comme la plus jeune, Laura Coppex au chant (11 ans lors de l’enregistrement), Timothée Coppey au violon (15 ans) et Domitille Coppey au violoncelle (18 ans), mais encore le pianiste Petr Jirikovsky et Céline Oreiller, une jeune fille ouverte aux cultures et qui a non seulement coopéré à la conception, mais aussi prêté sa voix à plusieurs poèmes en langues étrangères.

 

Vous pouvez lire l'article dans la RMS 1 / 2010